Ceci est l'histoire qu'ont vécu plusieurs élèves du lycée Edmond Rostand,
reconstituée telle qu'elle a été reportée.
Ils étaient trois jeunes adultes assez sociables, dans un lycée au passé historique chargé. Le vieux bâtiment de pierre, attenant à un séminaire, avait jadis connu ses heures de gloire. Durant la
guerre, de nombreux juifs trouvèrent refuge dans les caves dissimulées à l'époque aux yeux de l'occupant.
Jérémy et Thomas étaient les meilleurs amis du monde, et Léa trainait toujours avec eux.
Ce jour là, comme d'habitude, après la sonnerie, il fallait aller faire la queue au réfectoire.
Léa, Thomas et Jérémy se retrouvèrent à leur place habituelle, et Anne vint se joindre à eux.
- Salut Anne, ça va aujourd'hui, la salua Léa? Tu as l'air un peu pâle.
- Ouais c'est bon t'inquiètes pas, je suis pas dans mon assiette c'est tout, répondit-elle.
- Tu es sûre, s'inquiétait Jérémy? Tu as vraiment l'air bizarre tu sais...
- C'est bon t'es pas mon p...
Elle n'eut pas le temps de finir et courut aux toilettes pour vomir son déjeuner.
Thomas et Jérémy se regardèrent quand Léa fit la remarque:
"C'est vrai qu'il est bizarre le steak aujourd'hui, il a un sale goût".
Thomas en découpa un morceau qu'il porta dans sa bouche.
"On dirait... Du porc mais c'est pas vraiment ça non plus..."
Ils se regardèrent tous les trois et éclatèrent de rire.
Et pendant qu'on y était, pourquoi pas de la viande humaine???
C'est la semaine suivant qu'ils reparlèrent à ce sujet.
- Vous connaissez pas la dernière, demanda Léa, c'est Anne, elle est portée disparue, on ne l'a plus vue depuis la semaine dernière! C'est dingue ça va faire la deuxième qui disparaît sans
laisser de traces, comme ça, hop!
- C'est pas possible, rétorqua Thomas, te fais pas d'histoires, elle doit avoir la crève c'est tout...
- C'est vrai, poursuivit Jérémy, pour Sandrine c'est sérieux, on a eu droit aux flics et tout en plein cours la semaine dernière...
- Mais c'est carrément sa mère qui est venue nous demander si on avait eu de ses nouvelles ce matin en maths!
Ils se regardèrent, pensifs.
En effet, cela faisait déjà deux disparitions...
Ce mardi-là, à la cantine, on servait de nouveau de la viande.
Les trois lycéens remarquèrent vraiment un changement dans le goût, qui n'était pas déplaisant mais... Dérangeant.
D'un geste vif, Léa repoussa bruyamment son assiette et asséna:
"Je suis désolé je peux pas manger ça. C'est vous avec vos conneries, Anne qui disparaît et la viande bizarre qui réapparaît, vous avez le droit de me traiter de gamine mais je ne vais pas manger
ça. Je ne le sens pas."
Ils ne répondirent pas. Eux aussi commençaient à avoir de sérieux doutes. Il y avait vraiment quelque chose de bizarre dans cette corrélation entre la viande d'origine inconnue et la disparition
de leurs camarades.
Histoire de se sortir un peu de cette mauvaise blague, ils attendirent la fin du service et partirent voir le cuisinier.
C'était un homme fort et gras, à la moustache grisonnante et au grain de peau rougeâtre trahissant une certaine susceptibilité.
Ils lui demandèrent le plus diplomatiquement qu'il leur était possible quelle était l'origine de cette viande qu'on leur servait, et il se contenta de leur répondre "Ecoutez les enfants, j'ai pas
que ça à faire moi, tout ce que je peux vous dire c'est que ça vient de France, d'ailleurs c'est écrit sur le menu, là voyez, Viande d'origine Française". Devant la curiosité de Léa quant au type
de la viande, il s'emporta, prétextant qu'il devait finir son service et les jeta hors du réfectoire.
Ils commencèrent à se diviser.
"Je suis certaine que c'est lui. C'est un malade je l'ai senti tout de suite. Je sais qu'un cuisinier qui tue compulsivement des élèves et qui les fait disparaître dans le menu du lendemain ça
fait mauvais scénario d'un film de série B. Mais des histoires comme ça, on en voit tous les jours, après tout," pensa Léa.
"Je crois qu'on devrait vraiment arrêter de regarder la télé. Ce pauvre gars est à 100 bornes d'imaginer ce que nous on peut bien s'imaginer," se dit Thomas.
"Okay, pensons simplement aux faits: pour l'instant, rien ne nous permet d'affirmer qu'il se passe quelque chose de sordide dans les cuisines. Il faut continuer à se renseigner, mais surtout nous
surveiller les uns les autres. Trouver un lien entre les victimes. Et si quelqu'un se trouve seul, essayer de le filer. Si on a tort, ça n'aura été qu'un jeu de gamins, mais si on a raison...
Alors on doit être le plus raisonnable et prudents possible. Ne pas en parler. A personne", réfléchissait Jérémy.
Ils discutèrent longtemps, plusieurs jours en fait.
Et se rangèrent aux conseils avisés de Jérémy.
La semaine suivante, toujours un Lundi, ce fut au tour de Julie, le canon de la classe, de disparaître mystérieusement. Dans l'après-midi, la police nationale vint rassembler les élèves dans la
cour intérieure de l'établissement pour leur poser des questions, tandis qu'on fouillait la plupart des pièces du bâtiment.
Un groupe de policiers, postés au centre des élèves, lançaient des questions et notaient les réponses qu'on leur donnait au hasard. Eux aussi cherchaient visiblement à mettre un lien entre toutes
les victimes. Jusqu'à présent, toutes des femmes. Apparemment, elles rentraient seules chez elles le vendredi soir mais n'atteignaient jamais le domicile familial. Tous les élèves furent donc
priés avec insistance de ne plus rentrer seuls chez eux, au moins jusqu'à l'année prochaine, au mieux jusqu'à ce que d'éventuels kidnappeurs aient été interpellés et mis hors d'état de nuire.
Léa était bizarre ce jour-là; elle n'osa le confier à Thomas mais avoua à Jérémy, dont elle était plus proche, pour être sortie avec quelques semaines plus tôt, qu'elle était tout simplement
terrorisée.
Arriva le fameux vendredi. Un nouvel élève allait-il disparaître? Peut-être, sauf que cette fois-ci, ils avaient un plan. C'était très simple: la plupart des élèves sortaient entre 16 et 17
heures: ils allaient donc fouiller eux-mêmes les cuisines à la recherche de... Quelque chose de tangible pendant que le cuisinier qu'ils soupçonnaient serait à l'extérieur. Encore une fois,
c'était un plan basé sur l'idée que s'ils avaient tort, alors ils ne payeraient que pour un jeu de gamins, et s'ils avaient raison, l'opération était indispensable.
Thomas essayait d'organiser les esprits:
"Léa, toi tu attends à l'extérieur, devant le bureau du CPE. Là-bas il y a toujours du monde, il ne t'arrivera rien. Mais si tu ne nous vois pas revenir avant 18 heures, appelles la police.
Surtout je compte sur toi pour ne pas hésiter. Il y a des chances qu'on risque très gros, moi je n'ai pas envie qu'on prenne le moindre risque.
Jérémy et moi, on va aller fouiller les cuisines. J'essaierai de fouiller le bureau, pour voir si on a des traces écrites, quelque chose sur l'origine de la viande à quoi nous raccrocher, et
Thomas, tu vas fouiller les placards. A la moindre trace de sang ou autre, tu m'appelles.
Tout le monde est d'accord?"
Alors, c'est parti.
Tout se passa comme prévu, au début.
Léa communiquait avec eux pas sms tandis que Thomas et Jérémy se glissèrent habilement dans les cuisines, sans être repérés.
Elles étaient désertes, ils purent tout fouiller de fond en comble sans être inquiétés.
Jérémy commença à fouiller la paperasse du bureau, mais elle était si dense qu'il préféra inspecter les fours et le lave-vaisselle géant.
Thomas ouvrit chacun des placards, inspecta silencieusement et avec grand soin chaque couteau, chaque casserole, chaque faitout...
Son compagnon d'aventure l'appela rapidement.
Ils venaient de découvrir, dans le congélateur, une grande quantité de la fameuse viande qu'on leur servait en début de semaine. Ils remarquèrent qu'en effet, il y en avait assez pour que ça
provienne d'une personne, les portions étant petites et les demi-pensionnaires assez peu nombreux.
Elle avait été découpée ici même, sur les plans de travail, les os se trouvaient encore dans la grand poubelle noire... Mais ils n'osaient pas l'approcher.
Il régnait près des déchets une odeur désagréable, mais étrangement familière...
Soudain, Thomas tombe lourdement sur le sol. Son ami se précipite et s'agenouille près de lui.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé? Ça va?
- C'est rien, mon lacet s'est pris dans quelque chose...
C'était un minuscule accroc dans la rainure du carrelage.
En fait, il s'agissait d'un genre d'encoche. A l'aide de plusieurs spatules, ils firent pression et ouvrir ainsi une bouche béante vers un sous-sol caché.
La trappe se trouvait au fond des cuisines, dans le coin près des poubelles à déchets, et était certainement inconnu de la plupart du personnel. Aucune chance que la police ne l'ait trouvé, seul
Thomas avait la triste habitude de souvent laisser traîner ses lacets défaits.
Ils descendirent un escalier taillé à même la roche. Il faisait très ombre là-dedans, et leur seul source de lumière furent celles de leurs téléphones portables. Celui de Jérémy se révéla plus
efficace, il possédait un flash servant de lampe de poche.
Ils se trouvaient dans une cave aux proportions imposantes mais au plafond très bas, à tel point qu'il fallait souvent se pencher pour éviter que sa tête ne heurte le plafond. Le sol était taillé
directement dans la roche, tout comme les murs, certains couverts de vieilles marques étranges. Il devait certainement s'agir de l'abri dans lequel les juifs furent cachés plusieurs décennies
auparavant.
Tout à coup, le halo lumineux du flash mis en relief une partie de la pièce que les deux compères n'auraient jamais espéré contempler...
Il y avait trois corps, toutes des femmes, allongées nues sur le sol glacial, leur ventre largement ouvert la gorge tranchée sauvagement. Leur sang avait maculé le sol sur une large partie de la
pièce. Leurs yeux encore ouverts exprimaient une horreur sans nom. Les corps pourrissaient lentement, le plus ancien, celui de Sandrine, voyait de larges ouvertures dans sa peau, sans doute liée
à quelque torture insoutenable, dans lesquelles se débattaient de nombreuses larves. Il était très facile de s'imaginer le calvaire qu'avait dû endurer les trois adolescentes, pieds et poings
liées, alors qu'on leur ouvrait les entrailles pour ne les conduire qu'à une mort certaine. L'une d'elle, Anne, avait tant gratté le sol sous la douleur que tous ses ongles s'étaient brisés,
retournés, enfoncés dans sa chair. Julie était certainement celle qui avait le moins souffert. Tandis qu'elle hurlait encore de l'atrocité de ses tortures, on lui avait fermement pris la tête à
pleine mains pour faire éclater à plusieurs reprises le crâne contre le sol, certainement pour qu'enfin elle se taise... Longtemps ils seraient hantés par ces images furtives mais pourtant
gravées à jamais dans leurs pires cauchemars.
C'est à ce moment-là, le pire qu'on puisse imaginer, qu'une ombre inquiétante apparut en haut des escaliers. Le cuisinier les observait, un large couteau de boucher dansant depuis sa main
droite.
Il se mit à hurler, et courut vers eux, le couteau droit en avant, décrivant de larges cercles au-devant de lui.
Au comble de la terreur, Jérémy laissa tomber son téléphone qui se brisa en heurtant le sol de granite.
Et alors, tout devint parfaitement noir.
Ils entendirent le pas lourd du meurtrier se perdre dans les ténèbres, suivi d'un choc violent accompagné d'un râle haineux.
Sans réfléchir, ils se hâtèrent bien plus rapidement qu'il ne s'en crurent jamais capable vers la lumière de la sortie. De là, ils refermèrent la trappe, firent basculer le lourd frigo au-dessus
et coururent rejoindre Léa à l'extérieur.
La police fut prévenue, et ces derniers découvrirent à l'aide de puissantes lampes torches la scène du crime.
Le cuisinier, dans le noir, avait trébuché sur le sol irrégulier et en tombant s'était enfoncé le couteau droit dans la gorge. Il avait certainement agonisé pendant un moment...
Le premier traumatisme passé, les 3 lycéens, contre tout avis, se résolurent à retourner en cours dès le lundi suivant. Malgré la mort de leurs trois camarades, ils étaient doublement
soulagés. D'une part parce que leur tortionnaire ne sévirait jamais plus, et d'autre part parce que si les corps se trouvaient dans la cache, alors la viande hachée au goût si étrange qu'on
leur avait servi n'était pas la leur.
Un mystère subsistait cependant: aux dires de la police, le cuisinier n'avait jamais été aperçu en-dehors des cuisines. A tel point qu'ils avaient été incapable de trouver son domicile, une
famille ou un quelconque témoignage de son existence en-dehors de l'établissement. Comme s'il était sorti du noir insondable de la cache sous les cuisines...
Ce lundi justement, Léa et ses deux amis purent apprécier pleinement la viande, certainement de porc avec une sauce quelconque, soulagés de la conclusion de l'histoire, quand le capitaine de
police qu'ils avaient vu vendredi accourut vers eux, juste après le repas.
"- Vous voilà enfin! Vous n'avez pas encore mangé, demanda le représentant des forces de l'ordre??
- On sort de la cantine à l'instant, pourquoi, répondit Jérémy?
- Oh mon Dieu non... J'arrive de la salle d'autopsie, je venais pour vous dire qu'on avait trouvé ce qui reliait les trois victimes... On a bien retrouvé leurs corps, mais il semblerait qu'il ait
fait disparaître dans votre viande les... Enfin elles... Elles étaient enceintes..."